des scènes les plus sauvages de la nature in-culte, il jaillit souvent des effets grands, imposants, sublimes ; mais l'art ne doit point aspirer à les reproduire.
S'il existe dans quelques parties reculées de notre domaine une roche sourcilleuse, un précipice effrayant, un torrent qui gronde, une sombre et impénétrable forêt séculaire, c'est une faveur de la nature; gardons-nous d'en gâter les sublimes impressions en y mêlant les conceptions rétrécies de l'art humain : il serait là hors de sa place. Mais ce sont là de ces objets que nous ne voulons pas avoir constamment sous les yeux ; ils perdent tout leur prix en cessant de nous impressionner, s'il nous faut, bon gré mal gré, les regarder chaque fois que nous ouvrons la fenêtre. D'ailleurs, si dans les alentours de l'habitation, nous disposons toujours d'un espace suffisant pour les ouvrages d'art appropriés au jardinage, la place manque évidemment pour de véritables précipices, pour des rochers dignes de ce nom. Ce qui convient autour de la maison, c'est un choix judicieux de plantes et d'arbusites indigènes ou exotiques, dont les fleurs joignent à l'élégance des formes l'éclat des couleurs et la suavité de leurs parfums; la place de ces plantes est là dans des pots, dans des caisses comme les orangers, ou dans les plates-bandes d'un parterre, comme les rosiers et les jacinthes. Comment pourrait- on entreprendre de les faire passer pour les productions naturelles d'un sol abrupte et tour- menté? Trouverait-on plus agréable un torrent qui se précipite de rocher en rocher à la porte de la maison; qu'une paisible rivière bordée de fleurs, déployant ses gracieux contours près d'une habitation élégante? Nous concevons l'application à la composition du jardin paysager du principe de l'imitation de la nature inculte, mais nous la concevons seulement dans des limites rationnelles; nous rejetons d'une manière absolue l'exclusion de l'art, la loi qu'on veut lui imposer de se cacher comme un intrus qui n'a que faire dans le dessin et l'ordonnance des jardins paysagers. Nous admettons ouvertement et de plein droit les objets d'art dans ces jardins, comme ornements dé détail. La profusion de ces objets est là sans doute un luxe de très mauvais goût ; mais pourquoi, par exemple, verrions-nous avec moins de plaisir le cristial d'une source parce qu'il s'échappe d'une urne réellement belle en elle-même, pour retomber dans un bassin d'un dessin irréprochable? Si l'emplacement est bien choisi, si le dessin en est élégant et correct, un objet d'art renfer- mant en lui-même une beauté réelle ne peut devenir laid et déplaisant, par cela seul qu'il concourt à la décoration d'un jardin paysager.
Les voyageurs qui n'ont pas fait abstraction de leurs propres sensations pour s'en tenir à de vaines et étroites théories, ne peuvent refuser leur admiration aux jardins suspendus de Gênes et aux splendides villas des environs de Rome; c'est quelque chose d'admirable, en effet, que ce contraste tranché des marbres les plus riches qui se détachent sur la plus riche verdure. Comment ne point admirer ces statues, ces balustrades, ces vases artistement entremêlés aux massifs d'arbres verts; ces montagnes vues dans l'éloignement, à travers les longues colonnades des portiques; ces rangées de cactus et d'aloës, étalant le luxe de leur végétation dans des vases de granit et de porphyre, vases aux formes régulières, mais moins symétriques, pour ainsi dire, que celles dont la nature a paré ces magnifiques végétaux? Et qui ne serait frappé des oppositions entre les chefs-d'œuvre de l'art et ceux de la nature, se prêtant l'un à l'autre un charme de plus par le contraste de leur genre de beauté, surtout quand ces beautés se déploient sous le ciel de l'Italie, dans cette contrée considérée à si juste titre comme la première école du vrai beau? Mais il faut que le goût, ce sixième sens si développé chez les Italiens, préside à toutes ces choses. C'est précisément l'absence de goût qui avait fait adopter en Angleterre, avec passion, la symétrie et la régularité dans l'arrangement de nos jardins, tellement encombrés d'objets d'arts de toute sorte, entassés avec profusion, sans harmonie avec la nature du paysage environnant, qu'à la fin nous nous en sommes trouvés rassasiés, rebutés; c'est encore la même absence de goût qui nous a fait, dans ces derniers temps, nous précipiter dans l'excès contraire. Repoussant tout vestige de l'ancienne régularité des lignes de nos jardins, comme on repousse un fantôme dont on a été longtemps obsédé, nous avons construit nos demeures champêtres dans des sites si peu faits pour le séjour de l'homme, qu'elles y semblent tombées des nucs; puis, sans prendre plus de souci du vrai beau que de l'agrément réel de nos maisons de campagne, nous avons rendu le paysage, vu de l'habitation dans toutes les directions, aussi dépourvu d'harmonie dans son ensemble que discordant avec le style architectural de l'habitation elle-même. Dans cette confusion de lignes sinueuses, irrégulières, qui serpentent sans but, nous n'avons pu déraciner tout-à-fait les traces de l'art; il s'y laisse apercevoir, mais sous une forme à la fois insipide et ridicule; le style de ces compositions rappelle ces vers blancs, qui ne sont pas de la prose, et sont encore moins de la poésie: Est-ce là imiter la nature? La nature a pour elle l'espace, l'étendue, la grandeur; dans ses plus grandes scènes, elle ne déploie que ces vagues, mais inimitables beautés, résultant de l'opposition des formes et des couleurs des grandes masses. La nature, dans ses plus petits ouvrages, dans ce que nous pourrions nommer ses œuvres de prédilection, appartenant à chaque règne, prodigue la régularité, la symétrie, dans la disposition des formes et des couleurs. Examinez les rayons des paillettes du givre, les facettes du cristal, les pétales de la fleur, les organes des insectes dans leurs diverses métamorphoses; contemplez la figure humaine, ou seulement la configuration de l'œil; partout