courbe majestueuse prenant insensiblement son changement de direction, que quand elle est compliquée d'un grand nombre de détours sans objet; son effet pittoresque est plus agréable à la vue; il est aussi plus rationnel, plus conforme au bon sens comme au bon goût, par conséquent plus satisfaisant pour l'intelligence.
Le tracé des allées d'un jardin paysager est plus que toute autre partie du dessin laissé au jugement et à l'appréciation du dessinateur ; c'est à lui de diriger ses allées vers les objets les plus variés, les plus agréables à la vue, les plus séduisants pour les promeneurs. Les lignes des allées qui montent sur la pente d'un coteau ou qui descendent vers un vallon sont moins faciles à bien tracer que celles qui rencontrent sur leur parcours un terrain tout uni, parfaitement nivelé; c'est pour cela que des allées, fort belles et fort gracieuses en apparence sur le papier, font souvent un si mauvais effet sur le terrain; c'est que le papier est une surface plane, qui ne peut donner une idée exacte d'un terrain accidenté. On ne triomphe de ce genre de difficultés que par des essais, des tâtonnements répétés jusqu'à ce qu'enfin on s'en tienne à un tracé qui semble satisfaisant, qui donne aux allées dans leur passage à travers les collines et les vallées la direction la plus gracieuse, la plus conforme à la nature du terrain. On aura égard, en traçant sur le terrain toute espèce d'allées, à trois points principaux qu'il est essentiel de ne pas perdre de vue : 1° préférer aux sinuosités non motivées des courbes pures et correctes; 2° à chaque changement de direction laisser distinctement voir la raison du détour, et justifier sa nécessité; 3° motiver l'existence des principales allées par celle des objets auxquels elles aboutissent.
Les allées d'un jardin paysager sont des ouvrages d'art, qui doivent garder leur caractère sans jamais emprunter celui des sentiers irréguliers, tantôt larges, tantôt étroits, tracés comme au hasard à travers les bois, les champs et les prairies. Quand leur tracé est bien arrêté, on le dessine des deux côtés sur le terrain, dans toute la longueur de chaque allée, par une petite rigole de quelques centimètres seulement de profondeur, dans laquelle on répand des semences de gazon mêlées de graines de trèfle. Dans la suite, la nécessité de tondre fort souvent ces gazons, jointe à diverses autres causes accidentelles, peut altérer les contours des allées et y produire des déviations désagréables à la vue; pour les prévenir, il suffit de planter quelques piquets peints de la couleur du sol, et enfoncés presque jusqu'à fleur de terre; de cette manière, ils ne sont pas assez apparents pour produire un effet disgracieux, et ils remplissent le but qu'on s'était proposé en permettant d'apercevoir et de rectifier sur-le-champ toute déformation du dessin primitif des allées. On peut donner à ces piquets un ecartement de six à dix mètres, le long des grandes allées; ils doivent être plus rapprochés les uns des autres quand les allées sont étroites et qu'elles font de fréquents détours.
§ II. — Chemins creux, allées creuses.
On rencontre souvent dans les paysages naturels des sentiers ou chemins creux, dirigés à travers des rochers abrupts; quelquefois ils passent sous la voûte d'une roche percée, soit naturellement, soit de main d'homme; ces sentiers doivent être ménagés de telle sorte que, dissimulés par les accidents de terrain, ils ne permettent pas de distinguer comment un promeneur, vu à quelque distance, a pu arriver jusqu'à un lieu qui paraît inaccessible. Ce sont de ces effets dont on doit profiter quand la disposition des lieux s'y prêté, mais que l'on a bien rarement lieu d'imiter quand les éléments n'en existent pas tout disposés d'avance.
Les jardins paysagers peuvent au contraire recevoir un embellissement qui n'est point à négliger, par la création artificielle d'un autre genre d'allées creuses. Ces chemins sont creusés dans des parties du terrain où il n'existe point de rochers. Les deux pentes qui les enferment sont couvertes de toute sorte d'arbus-tes et d'arbrisseaux à tiges sarmenteuses, tels que des chèvrefeuilles et des clématites, auxquels se joignent d'autres arbustes florifères indigènes, l'aubépine, l'églantier, le prunellier, le cornouiller; on leur associe une profusion de fleurs sauvages des champs et des prairies. Du milieu de cette masse de plantes et d'arbustes entrelacés les uns dans les autres, et qu'on laisse croître en toute liberté sans les tailler, s'élève de distance en distance, un prunier, un amandier, un cerisier. Quelquefois aussi un érable-sycomore, et quelque autre grand arbre forestier croît au milieu de ce fourré; la pente du terrain ne lui permet pas de se former un tronc perpendiculaire; sa tige et ses branches s'inclinent et semblent se balancer gracieusement au-dessus du chemin creux.
Les allées creuses ont un genre de beauté qui leur est propre; elles ont un caractère contemplatif et solitaire, qui invite aux épanchements et aux confidences de l'amitié; ce caractère tient à ce que les pentes qui les dominent cachent à l'œil tout le paysage environnant; ces allées doivent aboutir, s'il est possible, à un point d'où la vue peut s'étendre au loin sur un paysage qu'on avait à dessein évité de laisser soupçonner au promeneur, avant qu'il fût sorti de l'allée creuse. Ces allées pleines de charmes sont de celles dont on ne s'éloigne jamais sans se promettre d'y revenir. Nous recommandons au jardinier de couvrir leurs deux pentes opposées de plantes et d'arbustes aussi variés que possible, en calculant toutefois leur distance d'après la force relative de leur végétation, et les dimensions que chacun d'eux, selon sa nature, doit atteindre dans la suite, afin que les plus petits et les plus délicats ne périssent point étouffés par les plus vigoureux.
Quand l'allée creuse se prolonge suffisamment, les pentes latérales ne sont pas garnies