ches de nos aïeules, quelque pauvre statue honteuse, le plus souvent veuve de ses doigts et de son nez : c'est tout ce qui rattache la chaîne des temps. Mais presque partout, ces souvenirs manquent, comme les tourelles, les ponts-levis et les voûtes ogivales, manquent à nos modernes châteaux, maisons de plâtre décorées de noms historiques. Ces vestiges, lorsqu'ils subsistent, sont enchâssés dans les lignes onduleuses, les massifs d'arbres variés et les gazons bien peignés, imités de l'Angleterre : l'art du jardinier paysagiste a su bien souvent en tirer le parti le plus avantageux, soit comme contraste, soit comme point de vue. En général, à l'exception des résidences royales et princières, où rien n'est épargné, ce qui nous frappe dans une vue d'ensemble des parcs et grands jardins français, ce sont les marques évidentes d'une pitoyable parcimonie. Dans les grandes créations horticulturales, de même que dans toutes les créations des arts, l'économie n'atteint qu'au ridicule. Ne pouvez-vous supporter une dépense? Ne la faites pas. Ayez, au lieu d'un parc mesquin, un bon potager, un verger bien planté, un joli parterre avec ce que votre terrain peut admettre d'arbres exotiques, groupés avec simplicité, sans profusion ni prétention : c'est ce que les hommes de goût ne sauraient trop répéter aux propriétaires.
Observons d'abord aux alentours de la capitale ce nombre presque infini de jardins paysagers, dits anglais, qui, selon l'expression de Talma, sentent le renfermé. Là, des nymphes de terre cuite se mirent dans des lacs de la grandeur d'une table à manger; là, un pont de trois pas de long réunit les deux bords d'une rivière factice, encadrée dans des rochers de la grosseur d'un pavé, incrustés de scories ramassées devant la forge du maréchal ferrant ; tout cela choque à la fois le bon goût et le sens commun, conséquence naturelle de ce mal éminemment français, la vanité. Cette part faite à la critique, nous rendons hommage aux propriétaires, hélas! bien clair-semés, qui, secondés par le talent de jardiniers habiles, soutiennent encore en France la gloire éclipsée de nos vieux parcs, remplacés par des créations plus conformes à la nature.
Qu'il nous soit permis d'émettre ici un vœu pour l'avenir.
L'idée-mère des anciens jardins français ne subsiste plus en application que dans nos promenades publiques. Les Tuileries et le Luxembourg sont comme Versailles, Saint-Cloud et la terrasse de Saint-Germain, de ces lieux où Louis XIV et Louis XV, avec les seigneurs et dames de leur cour, reviendraient se promener sans y rien trouver qui fût en désaccord avec leurs costumes, ou qui choquât les idées du beau, tel qu'on le concevait de leur vivant. Rien n'est mieux adapté que ces promenades aux besoins des nombreuses populations qui viennent y respirer un peu d'air mêlé de beaucoup de poussière; l'affluence des promeneurs éloigne l'ennui; la police, premier besoin des foules les jours de fête, s'exerce sans peine à la faveur des lignes droites et des larges dégagements. C'est tout un système à conserver, à imiter, partout où des circonstances semblables sont réunies; c'est dans ce sens qu'il faudra opérer, lorsqu'on songera tôt ou tard à doter de promenades et de jardins publics nos plus grandes cités qui en manquent. Quant aux villes du second ordre, celles surtout qui sont naturellement le rendez-vous des étrangers, là où, d'une part, le terrain ne manque pas, tandis que de l'autre, on n'a point à se préoccuper de la nécessité de maintenir l'ordre parmi des masses plus ou moins turbulentes, on peut, en créant des promenades nouvelles, les encadrer dans le paysage, et leur donner le caractère des jardins paysagers : c'est ainsi qu'Aix-la-Chapelle (Prusse rhénane) est entourée d'une ceinture de bosquets, de gazons et de parterres, dessinés avec le meilleur goût; Louvain (Belgique) a effectué de grands embellissements du même genre. Peut-être est-ce là que doivent finir par se réfugier les jardins paysagers, quand la division des fortunes aura fondu ce qui reste de nos grands jardins. Simplicité confortable pour les particuliers, luxe grandiose pour le public, tel nous semble l'avenir prépare aux jardins en France par nos mœurs et nos institutions.
Reprenons par la frontière du nord la revue du jardinage français. Sous le rapport du climat comme sous celui des mœurs, des costumes et du jardinage, la Belgique va jusqu'à la Somme. Ici, le caprice d'un riche ne peut plus, comme en Angleterre, dérober à la production agricole d'immenses espaces de terrain fertile pour son agrément personnel. Nous trouvons peu ou point de grands jardins paysagers dans les départements formés des anciennes provinces de Flandre et d'Artois. Mais nous y admirons le luxe de végétation des jardins légumiers autour des villes qui sont, comme en Belgique, les unes sur les autres. Les populations industrielles de cette partie de la France sont approvisionnées en fruits et en légumes à des prix modérés, quoique les jardiniers de profession vivent dans une grande aisance. Remarquons le goût des fleurs universellement répandu jusque chez le paysan et l'ouvrier de cette partie de la France; presque tous ont un parterre garni de fleurs en toute saison; tous les connaissent aussi bien que les plus fins amateurs, et savent parfaitement les cultiver quand ils peuvent en avoir. Il est vrai que, chez plusieurs, ce goût dégénère en une manie quelquefois assez dispendieuse; mais le temps qu'ils passent à soigner leur parterre n'est-il pas mieux employé là qu'au cabaret? Et s'ils y dépensent quelque argent, n'ont-ils pas de moins l'ivrognerie avec ses tristes conséquences?
Parvenus au bord de la Somme, nous voyons sans peine que nous sommes chez un autre peuple. Le mauvais état des jardins justifie le reproche d'insouciance adressé au Picard par un dicton populaire : Picard, ta maison brûle!