Si nous demandons notre chemin en Estramadure, on nous répond : Vous laisserez trois despoblados à droite et deux à gauche, et vous traverserez la grande route de Badajoz. Qu'est-ce qu'un despoblado? La place encore visible où il y a eu autrefois un village ; la population s'est éteinte, le village est resté là; ses ruines, à demi cachées sous une végétation sauvage très vigoureuse, servent de renseignement pour arriver au petit nombre de bourgades et de villes encore habitées. Où chercher les jardins dans un tel pays? Entrons dans cette sombre forêt qui couvre une partie de la contrée. A l'ombre des hautes futaies, nous remarquons de singulières ondulations de terrain, de forme régulière; ce sont les anciens sillons creusés par la charrue des Arabes il y a bien des siècles; ces chênes antiques ont eu le temps de croître et de mourir de vieillesse, et la trace de la charrue arabe n'est point effacée sous leur ombrage séculaire. Des haies de petits chênes verts désignent encore les enclos qui furent des jardins; c'est le seul souvenir qui montre qu'il y eut des jardinsen Estramadure; nous n'en retrouvons quelques-uns qu'aux portes de Badajoz. En examinant le travail des jardiniers espagnols, non pas seulement ceux de Badajoz, mais ceux de toute l'Espagne, nous remarquons la longueur des manches adaptés à tous leurs instruments de jardinage; il en est pour lesquels cette longueur est sans inconvénient; mais, par exemple, comment sarcler avec quelque soin en se servant d'un sarcloir dont le manche n'a pas moins d'un mètre 60 c.? Évidemment le travail du sarclage veut être fait de très près pour être convenablement exécuté. Mais l'Espagnol croirait manquer à sa dignité s'il se baissait vers sa terre, si riche et si fertile, pour la cultiver; aussi est-elle couverte de despoblados, et toute l'Espagne ne sera bientôt qu'un despoblado d'un bout à l'autre, si cela continue.
Et pourtant l'Espagnol n'est point insensible au charme des jardins; tout jardin en terrasse au bord d'un cours d'eau quelconque, d'où l'on découvre une vue agréable, se nomme en espagnol carmen (charme, chose charmante). A Séville, les bosquets se nomment délices. A part la peine qu'il faut prendre pour les cultiver, l'Espagnol trouve les jardins délicieux; mais il a trop d'autres choses à faire, entre autres, fumer et faire la sieste, et aussi la guerre civile.
L'Espagnol est en général si mal chez lui, dans sa chambre malpropre et nue, qu'il vit le plus qu'il peut dehors: de là le grand nombre de promenades publiques, dont bien peu méritent le nom de jardins; ce sont tout simplement de longues allées droites, ordinairement plantées d'ormes, comme l'indique leur nom (alamedas, allées d'ormes). Chaque ville, grande ou petite, a ordinairement son alameda.
Les grands jardins joints aux résidences royales de l'Escurial, de Saint-Ildefonse, de Buen-Retiro, de la Granja, sont exclusivement dans le goût du dix-septième siècle ; leurs longues lignes droites de terrasses et d'allées d'ifs, encadrant de sombres compartiments de buis, s'accordent assez avec le souvenir des générations qui s'y sont promenées en vêtements sombres et en fraises sales. Il ne faut excepter que la résidence d'Aranjuez; le dessin des jardins n'est ni plus varié, ni de meilleur goût, et les objets d'arts dont ils sont décorés avec profusion ne sont pas moins médiocres que dans le reste de l'Espagne; mais il y a là tout autour de frais et délicieux ombrages, des eaux d'une admirable limpidité, et enfin la vallée du Tage, une des plus belles de l'Europe, et qu'il n'a pas été possible de défigurer.
L'abondance des eaux est aussi le principal ornement des jardins immenses, ou plutôt du parc de Saint-Ildefonse, dont les allées droites, décorées à droite et à gauche d'un peuple de statues détestables, n'ont pas moins de 3 à 4,000 mètres de long. Toutes les sources du pied des montagnes voisines ont été amenées à Saint-Ildefonse pour former une rivière artificielle qui, après avoir alimenté une foule de fontaines peu remarquables isolément, mais agréables dans leur ensemble, forme une fort belle cascade. Les compartiments du parc de Saint-Ildefonse sont encadrés dans des haies de myrtes et de lauriers; on y trouve réunis tous les genres de décorations que comportait le goût de l'époque à laquelle ce parc a été créé, temples, grottes, labyrinthes, parterres, le tout de formes symétriques et géométriques, d'autant plus tristes que ce parc est, comme celui de Versailles, constamment veuf de cette foule qui, seule, pourrait l'animer s'il était livré au public et qu'il se trouvât aux portes d'une grande ville.
Pour passer en revue ce que l'Espagne offre de plus digne d'attention en fait de jardins particuliers, il faut faire le tour de son littoral, depuis les côtes de la Catalogne jusqu'au-delà des colonnes d'Hercule; les villes maritimes et commerçantes d'Espagne ont seules une bourgeoisie opulente et éclairée à qui ses relations au dehors ont pu inspirer le goût des choses d'agrément en même temps que ses richesses lui donnent le moyen de le satisfaire ; quelques très beaux jardins appartiennent aussi à la noblesse et aux corporations religieuses, dont les loisirs ne sauraient être mieux employés qu'aux paisibles travaux de l'horticulture. Voici d'a-bord Barcelonne avec sa ceinture de jardins attenant à des maisons de campagne tout-à-fait analogues aux bastides de Provence ; elles portent ici le nom de torres. Le jardin du Labyrinthé jouit d'une juste célébrité, bien que le dessin en soit symétrique ; mais ses fontaines et ses statues, exécutées par les meilleurs artistes d'Italie, sont de très bon goût ; les plantes et les arbustes rares, propres au climat de la Catalogne, s'y trouvent groupés avec art ; ce jardin, ainsi que deux ou trois autres parmi lesquels il faut citer celui des Pères Capucins, donne une idée favorable de l'horticulture espagnole; c'est dommage que les échantillons en soient si rares. Le jardin des Capucins de