SECTION VI. — Des troupeaux de perfectionnement.
L'éducation des mérinos telle que nous venons de la décrire n'a pour but que la conservation d'une race avec ses avantages acquis, en éloignant toutes les causes qui pourraient la modifier; cela seul exige des soins assez nombreux pour que la plupart des cultivateurs n'aient pas même l'idée de rechercher s'il est possible de changer quelques caractères de cette race, de les détruire ou de les améliorer. Les connaissances nécessaires pour essayer utilement de modifier les bêtes ovines appartiennent du reste à bien peu d'éleveurs; souvent en essayant d'améliorer on détériore; si quelques-uns ont réussi, beaucoup ont échoué. Le célèbre Backwell lui-même, dont les travaux ont eu un si brillant résultat, n'a-t-il pas perdu toute sa fortune dans ses belles expériences? C'est donc avec une extrême circonspection que l'on doit entrer dans cette carrière si hasardeuse et dont la route est si peu connue.
Toute modification de caractères ayant pour résultat de rendre l'animal plus productif est un perfectionnement : aussi est-il fort difficile d'établir des lois précises dans cette matière; car telle modification pourra être utile dans une circonstance donnée et nuisible dans une autre. On peut, par exemple, trouver fort avantageux d'augmenter la faculté digestive du mouton dans les cantons qui fournissent de la nourriture en abondance, tandis que la qualité contraire, la sobriété, sera bien plus avantageuse dans un pays aride où l'agriculture fournit peu de fourrages.
Des perfectionnements divers peuvent être désirés et tentés dans le mérinos; la rusticité, la finesse et l'abondance de la laine, l'aptitude à l'engraissement, la fécondité de cette espèce laissent encore un beau champ aux travaux des expérimentateurs. Les diverses qualités que nous venons d'énumérer peuvent être recherchées isolément ou plusieurs ensemble; l'individu qui les réunirait toutes aurait atteint le plus haut degré de perfection : les plus habiles éleveurs sont encore bien loin d'avoir atteint ce but. Ordinairement on ne travaille que sur une qualité seule, pour passer ensuite à une autre. Les règles générales du perfectionnement ont été tracées dans le chapitre préliminaire sur l'éducation des animaux domestiques; nous n'y reviendrons pas, seulement nous indiquerons brièvement les moyens pratiques que doit employer l'éleveur pour suivre les progrès de ses travaux et s'en rendre compte.
Lorsque l'on veut perfectionner un troupeau de bêtes de prix, il faut employer une marque qui permette de reconnaître chaque bête individuellement et de la suivre dans toutes les phases de son existence. Le moyen indiqué par M. Morel de Vindé serait insuffisant, puisqu'il permet seulement de savoir à quelle génération appartient tel ou tel animal, sans indiquer quelle est sa filiation. M. de Dombasle a présenté dans ses Annales un système de numérotage qui affecte un rang d'ordre à tous les animaux du troupeau ; cette méthode nous paraît assez simple pour pouvoir être pratiquée facilement par ceux de nos lecteurs qui voudraient s'adonner à l'amélioration des bêtes à laine. Nous allons donc transcrire ce que dit le savant agronome. « Après avoir essayé, dit-il, les divers procé- » dés que l'on pratique ordinairement et auxquels » j'ai trouvé des inconvéniens de divers genres, je » me suis arrêté au moyen suivant. J'indique les » numéros par de petites entailles faites à diverses » places des deux oreilles de l'animal, et dont chaque exprime un nombre connu, d'après la place » où elle est située. Une bête est marquée ainsi » pour toute sa vie, et n'a à redouter qu'une mor- » sure de chien qui arracherait l'oreille..... La » figure 304 donne une idée nette de la méthode; » ce sont deux têtes de mouton vues de der-»rière dans la situation où les apercevrait un
» homme qui tiendrait un animal entre ses jambes;
» les chiffres placés dans la figure première, près
» des diverses parties de chaque oreille, indiquent
» le nombre qu'exprime chaque entaille faite à
» cette place : ainsi, si les deux entailles se trou-
vent à la pointe de l'oreille gauche, cela veut
« dire deux fois trois six; si le bord interne de
» l'oreille droite est entaillé trois fois, c'est que
« l'on a voulu exprimer 90 ou 3 fois 30, etc. Lors-
» qu'on veut lire un numéro, on commence par
« les nombres les plus élevés, c'est-à-dire par le
« bord extérieur de l'oreille droite; la figure
« deuxième présente un exemple de ce mode de nu-
« mérotage, et si l'on a bien compris ce que je viens
« de dire, on y lira le numéro 796. Chaque année
« on reprend une nouvelle série de numéros, et on
« distingue les bêtes nées à chaque agnelage, par
« une marque particulière, par un ou plusieurs
« trous pratiqués au milieu de l'oreille avec un
« emporte-pièce. A chaque agnelage on dresse un
« tableau particulier des naissances : la première
« colonne indique la date ; la deuxième le numéro
« de la mère ; la troisième le sexe. Celle-ci est di-
« visée en deux parties, l'une pour les mâles et l'autre pour les femelles; et l'on inscrit dans cha-
« cune le numéro que l'on donne au nouveau-né.
Fig. 304.
» A chaque tonte on prend sur chaque bête de
» la bergerie trois échantillons de laine, l'un au
» haut de l'épaule, le second un peu au-dessous du
» plat de la cuisse, et le troisième au toupet. Ces
» trois mèches sont fixées dans le même ordre a
» une carte d'échantillon sur laquelle est inscrit :
» 1° le numéro de la bête, 2° le poids de la toison
» au moment de la tonte, 3° l'animal et son poids
» en vie; de façon que tous les éléments sont réu-
» nis pour juger d'un coup d'œil la valeur d'une
» bête.
» Il est tenu en outre un registre contenant ces divers renseignemens, avec des notes sur la santé de tous les individus, et des observations sur leur sortie de la bergerie, soit par la mort, soit par la vente. »
C'est à l'aide de cet ordre établi par M. de Dombasle dans sa bergerie, de cette espèce d'état civil, comme il l'appelle, que l'on peut éclairer sa route; reconnaître si l'on a suivi la bonne voie ou si l'on s'est fourvoyé.
L'amélioration la plus facile se produit à l'aide du métissage dont nous avons déjà parlé plus haut. Daubenton est le premier agronome qui en ait fait sentir l'importance, surtout en ce qui concerne l'amélioration de la toison.
« Mes expériences, dit-il, ont produit deux effets, » l'un a été de faire disparaître le jarre, et l'autre » de rendre la laine plus fine. En faisant accoupler » des brebis à laine jarreuse avec des béliers à » laine fine, j'ai vu le jarre disparaître presque en » entier dès la première génération, ou, au plus » tard, à la seconde, et il n'en est reste qu'autant » qu'il s'en trouve dans les laines que l'on ne doit » pas considérer comme jarreuses...
» Lorsque j'ai fait accoupler des brebis à laine
» jarreuse avec des béliers à laine fine, non-seule-
ment le jarre a disparu sur les agneaux qui ont été
» produits par ce mélange, mais leur laine a pris un
« degré de finesse au-dessus de celle de leur mère.
» Cette amélioration est très-profitable, parce que
les agueaux étant adultes, leur laine a le prix des