poissons engraisés de cette manière, et particulièrement les perches, sont en état au bout de peu de temps d'être envoyés au marché. Sans doute la nourriture doit changer suivant l'espèce de poissons ; mais nous pouvons la varier aussi bien que les Chinois ; nos jardins nous donneraient leurs dépouilles après avoir fourni notre consommation ; nos graines de toute espèce, si nous les faisions cuire, suppléeraient leur riz, et nos marcs d'huile nous fourniraient les substances huileuses qu'ils jugent très avantageuses pour aider à l'embonpoint qu'ils veulent obtenir.

Les détails que nous venons de donner sont extraits de la Revue Britannique et de développements beaucoup plus étendus que nous avons sollicités et obtenus de M. Stanislas Julien, habile philologue, qui a donné sur l'industrie des vers à soie en Chine des détails précieux.

Le raisonnement nous conduit à penser, et les expériences de M. Vaulpré, médecin, ont prouvé que la séparation des sexes dans le brochet facilite beaucoup son engrais. M. Vaulpré a obtenu un produit cinq fois plus considérable lorsque les sexes ont été séparés que lorsqu'ils ont été mélangés comme à l'ordinaire.

Bien plus anciennement encore, lorsque les anciens fermiers de Dombes préparaient des carpeaux, c'est-à-dir. des carpes sans sexe, pour envoyer à leurs maîtres, ils y joignaient des perches grasses qu'ils obtenaient en ne mettant dans leurs étangs que des perches mâles qui croissaient alors trois fois plus vite que si elles eussent été avec les perches femelles.

Il en serait probablement de même des autres espèces; le sexe du brochet n'est pas difficile à connaître ; la forme générale, mais mieux encore la laitance et les œufs dont on fait sortir quelque partie par une douce pression exercée sur le ventre, peuvent servir à le faire distinguer.

Cette séparation forcerait, il est vrai, de multiplier les viviers; mais la différence de produit semble devoir être si considérable qu'on en serait amplement dédommagé : d'ailleurs un petit bassin ou pli de terrain qui aurait une source dans sa partie supérieure, permettrait d'établir assez facilement des réservoirs nombreux. Lorsque la configuration du sol ne s'y préterait pas, on pourrait sans beaucoup de frais creuser ces petits réservoirs; le poisson pourrait sans inconvénient y être nombreux, parce qu'on lui donne sa nourriture toute faite, toute préparée, tandis que dans les étangs où il doit vivre du produit naturel et spontané du sol en plantes et en insectes, il lui faut, pour réussir, beaucoup plus d'espace. Dans cette éducation domestique, il en serait du poisson comme des bestiaux, des vers à soie et de tous les animaux dont on fait l'éducation et l'engrais artificiels, et qu'on peut avoir en grand nombre dans les lieux où on leur fournit la nourriture.

D'ailleurs si on a un réservoir un peu grand, rien n'empêcherait qu'on y fit des séparations avec des grilles en bois, ou seulement même des clayonnages.

Et puis il est un autre moyen d'arriver au but plus facilement et avec plus de profit. Ce moyen, nous l'avons déjà dit, consisterait à retrancher le sexe au poisson; employé pour tous les animaux que nous consommons, les bœufs, les moutons, les porcs et surtout les volailles, il facilite beaucoup l'engrais, rend la chair plus délicate et dispense des réservoirs doubles pour une même espèce, disposition nécessaire, si on laisse le sexe aux poissons.

Toutes les fois qu'on rencontre dans une pêche des brochets, des tanches ou des carpes dont le hasard a détruit les organes sexuels, ils sont toujours beaucoup plus gros et plus gras que leur congénères de même âge. Ainsi, les carpeaux du Rhin et du Rhône, qui ne sont autre chose que des carpes mâles auxquelles le hasard ou l'industrie a retranché le sexe, sont renommés pour leur grosseur, leur graisse et leur saveur.

La castration se pratique en ouvrant le ventre par une incision longitudinale, et retrànchant les organes générateurs, la laite dans les mâles et les ovaires dans les femelles. On réunit ensuite les lèvres de la plaie par un point de suture. La blessure est bientôt guérie, nous dit M. Stanislas Julien dans ses renseignements, l'animal ne se ressent en rien de cette opération cruelle et engraisse, plus vite qu'auparavant.

Mais quelles portions d'organes faut-il retrancher? A quelle place faut-il faire l'incision? Avec quelle circonstance pour chacun des sexes et pour chacune des espèces qu'on voudrait ainsi traiter? Il y a là des procédés tout entiers à apprendre, mais qui ne seraient pas bien longs, bien difficiles à fixer. Toutes nos ménagères en Bresse les pratiquent sans danger pour leurs volailles; autant en serait en Dombes pour les poissons. D'ailleurs nous avons vu que pour les carpes c'est un art déjà connu; nous provoquons donc sur ce point dans notre pays des expériences qui devront être faites par des hommes auxquels leurs connaissances et leurs habitudes peuvent donner plus de facilité. La Société royale de l'Ain pourrait faire de la castration et de l'engrais des poissons le sujet de prix qui donneraient pour le pays d'utilés résultats.

D'ailleurs ces expériences n'y sont pas sans précédents : M. Bachet, médecin à Trévoux, qui, pendant une longue vie, s'est beaucoup occupé de choses utiles, avait fait plusieurs essais de castration de carpes dont une partie avait réussi; malheureusement la mort l'a enlevé avant qu'il fit connaître ce que lui avait appris sa pratique. Ces expériences se font aussi ailleurs avec soin. Un homme honorable que la Société de l'Ain s'est empressée d'adopter pendant le court espace de temps qu'il a séjourné dans notre pays, M. Brochier, maintenant receveur général des finances à Nîmes, connu par ses améliorations si remarquables dans sa propriété de Gap, a fait faire dans ses viviers des expériences sur le retranchement des deux sexes dans les carpes, qui, à ce qu'il paraît, ont réussi ; nous espérons qu'il nous fera profiter des résultats qu'il a obtenus.

Mais au moment où nous énonçons l'opinion que le desséchement des étangs serait une mesure éminemment salutaire au pays, est-il nécessaire, nous dira-t-on, de chercher à augmenter leurs produits. Nous répondrons, qu'alors même que la conviction générale des propriétaires aurait amené ce desséchement, quelques fonds resteraient toujours assolés en eau, en raison de leur position et de leur produit. Et puis l'industrie que nous cherchons à faire naître s'applique aux poissons de rivières comme à ceux d'étangs, et par conséquent elle peut recevoir une utile application aux poissons pêchés dans les rivières comme à ceux pêchés dans les étangs.

Lorsque cette industrie serait une fois établie, le Dombiste arriverait sur les marchés de Lyon avec ses carpes et ses tanches engraisées, comme le Bressan arrive sur les nôtres avec ses volailles. Plus souvent encore le pourvoyeur irait les lui prendre dans ses viviers, comme il vient aussi chercher nos chapons et nos poulardes. Le Bressan quadruple par l'engrais la valeur de ses volailles, le Dombiste pourrait au moins doubler celle de ses poissons.

Il nous reste une conséquence importante à tirer des extraits des ouvrages chinois de M. Stanislas Jullien. Au milieu des incertitudes sur les espèces de poissons et sur celles des végétaux qui servent à les nourrir, en faisant même la part des exagérations où se sont laissé entraîner les écrivains du Céleste-Empire, il reste plusieurs faits d'une incontestable évidence; c'est que les Chinois placent un très grand nombre de poissons dans de petits espaces, que ces poissons y prennent en peu de temps un grand développement dû à la nourriture qu'ils leur donnent, et enfin qu'ils s'y engraisent au moyen de grains, de végétaux, de débris animaux qu'ils sèment, plantent répandent sur le sol de leurs étangs; on en doit conclure qu'ils n'ont point de grands étangs, mais seulement des réservoirs multipliés autour des maisons des cultivateurs; ils auraient donc amené l'élève du poisson à devenir en quelque sorte domestique, comme ils y ont amené l'élève de leurs vers à soie, et nous nos chevaux, nos bœufs, nos porcs, nos gallinacés, et tous les animaux enfin qui peuplent nos étables et nos basses-cours.

Cet élève leur est très profitable, et comme ils n'ont pas de grands étangs, le pays n'est point affligé de l'insalubrité qui en résulte toujours. Les subsistances et le sol sont rares et précieux en Chine, en raison de la nombreuse population; cependant l'emploi qu'on y fait de petites portions de sol pour l'élève et l'engrais du poisson